27-Okami

Les hommes de Cobannos partirent de bon matin à dos de dragon. Vint le moment où il fallut à Charlie et Aïcha envisager d’entrer dans le sanctuaire. Guidées par Ombre, les deux femmes arrivèrent devant un grand portail aux fines sculptures représentant en son centre de gigantesques arbres. Sur ses bords, les feuillages se prolongeaient laissant parler leur véritable nature, grimpante et courante sur la quasi-totalité des remparts. Charlie marchait en admirant le lieu. Arrivée devant le portail, la sentinelle l’arrêta.
— Elle n’entre pas, dit-il en la désignant.
Aïcha et Charlie se regardèrent avant de fixer le garde, zieutèrent l’homme-dragon avec étonnement et se tournèrent à nouveau l’une vers l’autre. Charlie s’inclina vers Aïcha, le bras tendu l’invitant à entrer. Cette dernière marcha en direction du portail sans dire un mot. Elle retint son souffle en passant devant la sentinelle et pénétra dans le sanctuaire. Aloys contempla la scène la main sur la bouche pour cacher son amusement et laissa Aïcha venir jusqu’à lui. Elle se tenait bien droite, sans savoir si elle devait sourire ou avoir peur. Darianne arriva auprès d’Aloys en même temps que la jeune femme. Au loin, Charlie attendait avec son protecteur.
— Puis-je savoir pour quelle raison obscure tu t’es permis d’entrer ? s’étonna Darianne sans animosité.
— C’est le garde qui n’a pas voulu que la Dirvavel entre.
Un homme grand, fin et tout en muscle s’avança et interpella Aïcha.
— Tu te moques de nous ! Zuri est l’un de mes meilleurs hommes.
— Du calme Jay, rétorqua Darianne. Si Aïcha dit qu’il n’a pas laissé entrer la nouvelle Divarvel, c’est qu’il ne l’a pas laissé entrer.
— Je te promets. Il a regardé Charlie et a dit « Elle n’entre pas », répliqua Aïcha en mimant l’intonation de ce Zuri.
Jay scruta la jeune femme avec intensité. Il savait qu’elle disait vrai, la méprise de son garde le surprit. Les sentinelles des Divarvel étaient tous des hommes-loups. Comment avait-il bien pu se tromper ? Il envoya l’un de ses hommes pour ramener Zuri et la nouvelle Divarvel. Il s’approcha d’Aïcha, comme subjugué, envoûté par son odeur.
— D’où viens-tu ? demanda-t-il.
— De la meute de Lubin.
A ces paroles, Jay recula avec empressement.
— Son odeur a dû surpasser celle de la Divarvel. C’est la raison pour laquelle Zuri l’a laissé passer, Divarvel Darianne. Veux-tu que je la reconduise ?
— Non, répondit Aloys.
L’amusement se lisait dans les yeux aux reflets turquoise des anciens, habituellement ces deux-là étaient plutôt en conflit perpétuel. Ce que Jay ne savait pas, c’est qu’Aloys avait demandé conseil à la doyenne pour arriver à faire entrer Aïcha à Andenken. Darianne avait compris, à l’instant même où Charlie avait refusé de faire le trajet à dos de dragon qu’elle ne serait pas choisie comme guide. Elle fut d’autant plus flattée de la sollicitation d’Aloys. Elle pensait tout comme lui, qu’ils ne seraient pas trop de deux pour tenir tête à Dalil et surtout à Cara. Darianne et Aloys avaient hâte de voir la confrontation entre Charlie et les maîtres guides. Zuri arriva tout penaud, s’inclina devant les Divarvel et s’excusa auprès de son maître pour son erreur. Il regarda Aïcha sans comprendre.
— C’est une fille de Lubin, dit Jay.
La lumière se fit dans l’esprit de Zuri. Il était rare de voir l’une des leurs dans le monde des hommes. Les meutes gardaient leurs femmes comme un bien précieux. Même si Aïcha n’était pas une femme-loup, elle avait grandi dans une meute et portait cette odeur particulière qui lui accordait la protection de tout homme-loup qu’elle croisait. Charlie arriva à leur hauteur et salua Darianne. Elle s’approcha d’Aloys et à la surprise des sentinelles, elle lui tendit le bras droit, il fit de même. Ils se serrèrent l’avant-bras et posèrent leur main gauche sur l’épaule droite de l’autre. Ce salut se faisait entre homme-loup, très rarement avec une femme. C’était une très grande marque de respect entre deux amis, deux alliés, deux frères. Tout le monde chez les sentinelles savait qu’Aloys était un homme-loup. Il était même le seul Divarvel à en être un. Mais elle, elle était quoi pour que cet homme réputé pour sa sagesse lui montre un si grand respect ? Jay s’approcha de Charlie et mit ses sens en action. Il ne sentit rien.
— Je suis Jay le maître des sentinelles, jeune Divarvel. Excuse Zuri pour sa méprise, dit-il en venant encore plus près.
— Ce n’est pas grave.
Jay fronça les sourcils, l’odeur quelconque de la femme lui fit une impression étrange. Lui non plus, il ne l’aurait pas laissé entrer. La lumière se fit dans son esprit. Cela ne pouvait être possible ? Il jeta un regard à Zuri qui venait de comprendre lui aussi. Les deux hommes-loups firent un pas en même temps, Zuri vers Charlie, Jay vers la sentinelle. Ce dernier recula et s’éclipsa quand Jay lui fit un signe de la tête.
Darianne fut surprise par le comportement des deux hommes. Qu’avaient-ils vu en Charlie ? Jay invita la nouvelle Divarvel à le suivre. Charlie et Aïcha pénétrèrent donc ensemble dans le saint des Saints, suivies d’Ombre et des Divarvel. Ils montèrent une centaine de marches. Charlie arriva en haut tout essoufflée.
— Les escaliers, c’est pas mon fort. J’espère qu’il y a des ascenseurs chez vous, parce que vu la taille du bâtiment, je n’ose imaginer le nombre de ces horreurs qu’il doit y avoir ici, souffla-t-elle en montrant l’escalier qu’ils venaient de grimper.
Ils la regardèrent avec surprise.
— Des ascenseurs ? s’étonna Jay.
Aïcha et Aloys se mirent à rire de bon cœur.
— Pas d’ascenseur, répliqua Aloys. Désolé.
Charlie leva les yeux au ciel avec un soupir de désarroi. Ce qui fit rigoler Aïcha et Aloys de plus belle. Cette complicité entre la femme venue des mi-loups et le Divarvel Aloys déplut à Jay. Il les regarda avec envie. Aïcha qui avait senti l’intérêt du maître des sentinelles se tourna vers lui.
— Faudra s’habituer. Charlie vient des sapiens.
— On ne doit pas parler du passé des Divarvel, rétorqua-t-il sèchement.
— Ce n’est pas moi qui lui ai dit, le rabroua Aïcha.
Troublé de la sévérité du ton de la femme, Jay pensa que les maîtres guides lui reprocheraient certainement de l’avoir laissé entrer.
Bien qu’il ait près de cinquante cycles, Jay en paraissait à peine trente. La longue vie des hommes-loups leur permettait d’être patients dans le choix de leur compagne. Pour Jay qui n’en avait pas encore, cette femme représentait un fort attrait. D’autant qu’ils avaient le bon âge pour vieillir ensemble.
— Ne sois pas dur avec Jay, la pria Aloys, en posant une main sur l’épaule de la jeune femme. Il fait son devoir. Et il le fait bien.
Charlie et Aïcha échangèrent une œillade complice, puis revinrent sur Jay lui souriant de toutes leurs dents. Il se détourna pour cacher son trouble et se dirigea vers l’intérieur du bâtiment, retenant difficilement une expression rêveuse. Ils traversèrent les jardins, toute cette végétation dégoulinante des balcons en forme de coupole déclencha un plaisir manifeste et des commentaires d’émerveillement chez les deux femmes. Darianne et Aloys donnaient des explications à chacune de leurs questions. La cité avait été bâtie avec soin, au fil des cycles par des générations de Divarvel. Le temps n’existait plus pour les immortels qui avaient tout à loisir de l’utiliser pour parfaire leur savoir dans tous les domaines. Andenken était le lieu le plus riche en sculptures, peintures, tentures, ferronneries, ébénisteries et autres travaux manuels en tous genres, mais également en savoir intellectuel divers.
Jay cherchait ce qui arrivait à ces deux Divarvel, ce que cachait cette soudaine cohésion. Il comprenait le comportement d’Aloys envers la nouvelle, pas celui de la doyenne. Des sentinelles ouvrirent les portes de l’entrée principale de l’espace secret d’Andenken dès qu’elles virent Jay s’approcher à moins de quatre enjambées. Celui-ci n’attendit pas l’ouverture complète. Charlie donna ses impressions sur l’édifice. Elle parla de château, de chevaliers, de pays des fées, d’hommes se nommant Arthur Cœur de Lion, Lancelot. Elle ajouta que Jay ferait un bon Lancelot, beau et vaillant. Aïcha manifesta son envie de vivre au temps de cet Arthur. Jay pivota pour savoir pourquoi les femmes s’étaient tues et pila. Il n’était pas difficile de deviner la tournure de leurs pensées à la manière doucereuse dont elles le zieutaient.
— Il faudra t’habituer à cela aussi, plaisanta Darianne en continuant sa route auprès d’Aloys.
Les femmes s’accrochèrent l’une à l’autre avec des rires niais et suivirent les Divarvel en pouffant. L’homme-dragon tapota l’épaule de Jay et le doubla.

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