Okami (3)

Egon se détourna de l’antre du dragon, passa sous le promontoire et traversa la distance qui le séparait de l’entrée des profondeurs en une vingtaine d’enjambées. Un de ses ancêtres avait eu la brillante idée d’installer une réserve de quelques cavités donnant directement dans la fosse. Ces souterrains avaient toujours servi de garde-manger et non de prison. Jusqu’au jour où il y avait emmené son frère. Il atteignit la petite porte et dut se plier pour la passer. Egon n’était pas un géant dans ce monde, mais Cobannos avait été bâtie à une époque où Banita, malgré son mètre cinquante d’après les mesures sapiens, serait passée pour une très grande personne. Il zigzagua dans les couloirs humides, éclairés par la roche luminescente de ses murs sombres qui menaient son visiteur profondément dans la montagne abritant la cité bâtie en partie dans ses flans. Il descendit la centaine de marches qui se présentaient devant lui. L’odeur de moisissure se dégageait de plus en plus, tout en gardant une senteur douce et fraîche. Egon marcha encore quelques minutes dans un couloir plus large et plus haut que le premier, pour arriver enfin devant la cellule de son frère. Il n’y avait jamais eu besoin de garde, rien n’aurait pu retenir l’homme-dragon, s’il avait vraiment voulu sortir. Esteban y était de son plein gré depuis quatre cycles. Egon s’adossa au mur, près de la grille en fer grossièrement forgé et resta ainsi, les yeux dans le vide.
— Pourquoi es-tu venu ? Qui y a-t-il de si important pour que tu me sortes de mon hibernation?
Du fond de son refuge, Esteban avait senti son double arriver. Plusieurs minutes passèrent, Egon ne se décidait pas à répondre.
— Comment va Charlie ?
Ce nom fit monter une envie de vomir à Egon. Esteban était le seul à appeler Banita par son nom de sapiens. Le caractère bien trempé de cette femme lui avait valu ce surnom. «Femme», elle l’était et en cinquante cycles, elle avait fait entendre sa voix de «femme» haute et forte. Un sourire triste lui vint aux lèvres en y repensant. La question resta en suspens encore quelques minutes.
— Elle est morte ?
— Non !
La réponse fut immédiate. Esteban soupira.
— Pourquoi es-tu là mon frère ?
— Nous approchons de nos quatre cents cycles. Je ne veux pas que tu fasses ta transformation ici.
Esteban attendit longtemps avant de parler, mettant les nerfs de son jumeau à rude épreuve, pour enfin se lever et se présenter devant la grille.
— Alors, tu m’ouvres où je dois le faire moi-même ?
La peine ressentie à cause de la fureur de Banita et d’Egon avait submergé Esteban à tel point que finir dans cette cavité froide et noire fut un soulagement. Egon en prit conscience en ouvrant ce qui n’avait jamais été verrouillé.
— Tu sais que si je sors, je reviendrais. Je ne te la laisserais pas. Je ne te la laisserai plus. Je ne jouerai plus le jeu de « tu es le porteur de la perle, alors elle est à toi ». C’est fini.
Egon ne sut que répliquer et n’eut pas à le faire. La perle de vie traversa le mur, scintilla juste sous le nez d’Esteban.
— Elle est morte, souffla-t-il avec douleur.
— Non, chuchota Egon avec calme. Torus l’a avalée.
Les larmes se mirent à couler sur le visage de l’homme-dragon qui baissa la tête. Egon ne sut que dire et choisit la fuite.
Des dragonniers arrivèrent en courant.
— Nous avons perdu la perle, maître.
— Non, elle va repasser.
Quelques secondes à peine plus tard, elle apparut, longea le couloir et remonta à la surface, les dragonniers à sa suite. Egon se demanda à quoi il aurait droit quand elle s’arrêterait. Quelle surprise lui réservait la treizième ? Quel sort lui avait concocté  Banita ?
Si Julius avait été là, elle l’aurait rassuré. Cette pensée souligna à quel point l’entre-deux lui manquait. Envoyée à Cautos par Banita qui voulait sûrement faire payer à Egon tous ces cycles de mensonges. Il se rappela la tempête qui avait suivi, quand Banita avait compris qu’il n’était pas l’homme de la forêt de Lilith. Cela lui rappela la colère de son père en apprenant qu’Egon voulait l’entre-deux pour compagne. Le porteur de la perle n’a qu’une seule obligation : transmettre. Pour cela, un enfant devait naître.

Certaines compagnes d’Egon avaient donné la vie, mais aucune perle. Que lui réservait la sienne ? Peu lui importait où elle s’arrêterait, peu lui importait ce que prévoyait la treizième, sa décision était prise. Il désirait être heureux. Il attendrait le départ de Banita chez les Divarvel et ordonnerait le retour de Julius. Elle serait ce qu’elle aurait toujours dû être. Elle deviendrait sa compagne.

Egon remonta à la surface l’esprit et le cœur plus légers. La guérisseuse n’eut pas un regard pour lui. Quatre cycles, Esteban était resté quatre cycles dans le noir et le froid. Tout ce gâchis commencé quand une jeunette sapiens avait pointé le bout de son nez devait finir et prendrait fin avec elle. Banita mourait ; dans deux jours une nouvelle personne naîtrait. Leurs vies pourraient recommencer.


Texte protégé

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10 réflexions sur “Okami (3)

  1. Écrirature

    « Bravo ! J’ai appris la nouvelle ! Un mariage, c’est sensationnel ! Le monde du blog est ravi, félicitations ! Plein de bonheur pour vous deux ! »

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        1. Je viens d’aller voir de quoi il en retourne. En effet, je comprends pourquoi j’étais aux fraises. Je ne suis pas ton feuilleton.
          Il est intéressant, mais l’écriture y est trop … difficile à décrire sans être méchante avec moi-même.
          Disons que ma capacité de concentration à lire un texte de cette qualité est loin derrière moi.
          Quand il y a trop de fautes la plus part des gens décrochent. Eh bien moi c’est pareil quand c’est trop bien écrit.
          Ton texte est trop « littéraire » (je ne suis pas sûr que cela se dise) pour moi. Je décroche. Ce qui est dommage pour moi connaissant la qualité de tes textes.
          Là je botte en touche.

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          1. Écrirature

            Effectivement on n’est pas dans du feel good avec des mots comportant maximum deux syllabes, oui c’est littéraire car c’est le moins que l’on puisse demander à de la littérature…

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