Okami (2)

Depuis que les premiers hommes avaient traversé le portail donnant sur le monde des dragons, la lignée d’où était issue Egon voyait naître des êtres exceptionnels. Des légendes entières couraient sur ses descendants de demi-dragon. Treize femmes étaient accordées pour les mille trois cents cycles que vivrait l’enfant naissant avec une perle de vie dans la bouche. Egon avait utilisé ses treize chances, alors qu’il avait à peine quatre cents cycles.
La perle se mit à scintiller plus fort, ce qui surprit Egon. Elle n’avait jamais fait cela auparavant. Elle fila loin de son premier porteur, le laissant bouche bée. Il suivit la perle des yeux, sans comprendre. Que la mort prenne ses compagnes ou qu’elles se libèrent de leur serment, la perle de vie revenait toujours à son maître, même après la treizième.

ALORS ! ELLE VA OÙ ?

— Suivez-la ! Qu’on me prévienne quand elle se sera arrêtée !
Les femmes et les hommes étaient tous en alerte. Une avalée, une perle de vie qui n’en faisait qu’à sa tête. Qu’allait-il arriver encore ? Egon resta stoïque, mais cela n’était qu’une apparence, car sa tête bourdonnait de questions. Dans la tanière, Melchior s’affairait, aidé des deux soigneurs dragon de Cobannos. Il ne restait plus qu’à attendre deux jours avant que Banita soit régurgitée.
— La Folle !
— Je suis là, Egon.
La guérisseuse avait été alertée par tout le remue-ménage et avait accouru aussi vite que ses vieux membres le lui permettaient. Courbée sur un bâton en orme ressemblant plus à une branche qu’à une canne, La Folle jeta un œil dans la tanière et sembla amusée. Egon n’apprécia pas son attitude et grogna, ce qui fit rire la vieille femme aux éclats. Les dragonniers furent surpris par cette joie inattendue.
— Où penses-tu aller ? demanda Egon alors qu’elle tournait les talons.
— Il faut prévenir les Divarvel qu’ils vont avoir une nouvelle.
L’homme ne sut que répondre. Il prit conscience que Banita allait partir définitivement. Elle n’avait jamais réussi à se sentir à sa place dans ce monde. Elle était née chez les sapiens, là où la magie n’est qu’un mythe, le monde des normaux, comme elle l’appelait. Il l’avait rencontrée à Cautos, l’école des guérisseurs. A ce souvenir, un rictus apparut sur son visage.
— Bien ! Je suis heureuse de voir que tu es de meilleure humeur.
Egon regarda La Folle avec surprise. Tout à ses pensées, il l’avait oubliée et suivie sans même s’en rendre compte.
— Comment vas-tu prévenir les Divarvel ?
— Ce n’est pas ton problème, bredouilla-t-elle sèchement.
Le plus tard possible pensa La Folle. Elle devait récupérer un petit quelque chose avant de confier la nouvelle Banita.
— Tu as plus important à faire.
Qu’arrivait-il à la guérisseuse dont le ton était sec et froid ?
— M’entends-tu Egon ? Tu dois aller !
Que lui voulait-elle ? Où devait-il aller ?
— Va libérer ton frère. Esteban n’a que trop croupi dans cette cellule où tu l’as enfermé. Va !
Egon s’arrêta net. Esteban ! Depuis quand l’avait-il reclus déjà ? Il tourna la tête vers la tanière.

Egon se sentit mal. Banita avait rencontré son frère en premier dans la forêt de Lilith, bien avant de rejoindre l’école de Cautos. Egon qui y effectuait une de ses périodes de partage y enseignait les métiers de la forge. Il avait eu « la sapiens » sans même le vouloir, lui avait donné le nom qu’elle portait dans ce monde, ainsi que la perle de vie, faisant d’elle sa treizième compagne.
Que lui avait-il pris ? Esteban lui avait pourtant parlé de cette fille étrange. Ses yeux avaient cette lueur d’un homme qui espère l’inaccessible. La peine envahit Egon devant le résultat de ses actes, en passant à tout ce gâchis pour en arriver là. Tout cela lui parut si absurde tout à coup.
Quatre cycles, cela faisait quatre cycles qu’il avait enfermé son jumeau.
— C’est à cause de moi, n’est-ce pas ? Banita a tenu quatre cycles. Alors pourquoi maintenant ?
— Ton frère doit passer au centième cycle suivant. Veux-tu vraiment qu’il fête ses quatre cents cycles entre ces murs ?
La peur refit surface. Non, il ne le souhaitait pas. La transformation du centième cycle d’un homme-dragon, il n’en voulait pas chez lui. La nature de son jumeau était la seule chose qu’Egon ne supportait pas. Les hommes-dragons n’étaient pour lui que des dragons que l’on ne pouvait dresser.
Il se dirigea vers les profondeurs de Cobannos avec détermination. La Folle l’observa avec espoir. Elle avait aimé ces deux hommes différemment au fil du temps. Son amour pour eux avait évolué. Les deux frères avaient traversé sa vie. Banita était arrivée, faisant germer entre eux les non-dits, la douleur, comme un goût de trahison. Quelle folie avait pris Egon ? Banita était pourtant si ordinaire en comparaison de ses autres femmes. La Folle ne tarderait pas à s’éteindre. Elle avait hâte de revoir la paix et la joie renaître au cœur de la fratrie.


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